vendredi 23 juin 2017

Loin des pyramides

La suivrez-vous ? Ma cinéphilie souhaite vous conduire aujourd'hui vers un chemin de traverse, à destination d'un pays jamais fréquenté jusqu'alors: l'Égypte. C'est pour le présenter au cours d'une soirée associative que j'ai choisi de découvrir Ali, la chèvre & Ibrahim. Sans doute s'agit-il d'un petit film, mais il s'est avéré plutôt sympa...

Son premier protagoniste travaille dans le milieu fermé de la musique comme technicien dans un studio d'enregistrement, mais il souffre d'acouphènes, ce qui, évidemment, rend son job quasi-impossible. L'autre personnage vivote chez sa vieille mère et voue une passion définitive à la bête à cornes qui l'accompagne (presque) partout. Même si ce n'est pas évident au départ, ces deux-là se ressemblent et, avec l'animal, ils vont entreprendre un drôle de voyage initiatique. J'aime autant ne pas en dire davantage: Ali, la chèvre & Ibrahim mérite d'être vu sans a priori, tant il recèle de jolies choses insolites. En fait, avec dix jours de recul, je le vois presque comme un conte...

Fondamentalement, c'est en tout cas un film tendre, qu'il faut prendre avec sérieux, mais sans chercher à tout comprendre ou analyser. C'est aussi, en quelque sorte, un beau voyage, d'une mise en scène ordinaire, certes, mais également quelques très belles images. Franchement, je ne regrette pas de l'avoir fait, la version originale dans la langue arabe ajoutant bien sûr au dépaysement. Je précise tout de même que l'Égypte ici représentée n'est pas celle des cartes postales: de fait, vous y chercheriez en vain l'ombre des pyramides. Ali, la chèvre & Ibrahim n'est pas pour autant un brûlot politique contemporain, même s'il fait quelques légers clins d'oeil à la situation actuelle: c'est d'abord un long-métrage poétique (et donc sensible). Pas sûr que vous y accrochiez, mais allez... ça vaut le coup d'essayer.

Ali, la chèvre & Ibrahim
Film égyptien de Sherif El Bendary (2016)

Nota bene: le long-métrage est arrivé chez nous après sa présentation officielle au dernier Festival de Cannes, en section Écrans juniors. L'idée est donc également d'ouvrir le public des ados à une culture différente, tout en les sensibilisant au cinéma. Belle démarche, non ? J'ai peu de films comparables à proposer: je citerai Valley of stars pour le dépaysement et... La vache en second choix de fable animale.

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Une nouvelle étape de franchie pour le Movie Challenge...

Je valide avec certitude l'objectif n°2: "Un premier film" (de fiction).

mercredi 21 juin 2017

Tout pour la musique

Peut-on soumettre le génie ? Ou simplement le brider ? Whiplash pose frontalement ces questions. Le film a déboulé dans les salles françaises à la Noël 2014, une période généralement peu favorable pour la sortie d'une oeuvre de ce type. Les cercles cinéphiles en ont pourtant fait un - petit - événement: près de  640.000 tickets vendus.

Le titre reprend celui d'un classique du jazz, mais, s'il faut le traduire littéralement, disons qu'il signifie coup de fouet, ce qui vient établir un lien évident avec le scénario. Il est ici question d'Andrew, ado ordinaire (Miles Teller parait un peu "vieux", dommage !) et batteur ambitieux. Quand il ne travaille pas chez lui, ce jeune homme prend des cours dans une école de musique prestigieuse: il y est remarqué par Fletcher, le prof le plus illustre... et le plus exigeant. Son génie supposé sera-t-il révélé ? Restera-t-il en veilleuse ? Quels efforts devra-t-il faire pour s'imposer ? C'est tout le propos de Whiplash. Bientôt, on va prendre le musicien en amitié et on s'indignera alors logiquement du sort qui lui est réservé. Car le mentor qu'il a trouvé agit moins en chef d'orchestre qu'en sergent instructeur. Humiliant...

Sachez-le: même si la musique est bonne, le rythme de l'ensemble peut dérouter... ou même déplaire. J. K. Simmons mérite bien l'Oscar qui lui a été remis pour avoir incarné le terrible Fletcher, mais les cris et vexations en cascade qu'il a dû déverser pendant toute une partie du film peuvent finir par fatiguer les oreilles les moins endurcies. J'ajoute cependant que, si ce n'est pour saisir quelques termes techniques, connaître la musique en général et le jazz en particulier n'est pas nécessaire pour apprécier le spectacle. En fait, Whiplash filme les notes comme peu de films auparavant: ses  plans rapprochés et, surtout, son montage ultra-dynamique font merveille. Un bémol cependant: l'intrigue écarte un peu trop vite certains personnages secondaires. C'est peut-être le sujet qui veut ça, me direz-vous. Vrai-faux classique, le long-métrage a longtemps attendu sur la pile des scénarios non réalisés. C'était une bonne idée de l'en sortir enfin !

Whiplash
Film américain de Damien Chazelle (2014)

L'une des critiques que j'ai lues, après coup, compare ce récit original à celui de Black swan. Mouais... c'est vrai qu'il y a un côté névrosé dans le personnage d'Andrew, mais bon... je ne suis pas convaincu. Une certitude: ce n'est plus le Miles Teller de The spectacular now. Et le film, l'air de rien, aborde certains des thèmes de celui qui a suivi dans la (jeune) carrière de Damien Chazelle: bingo, c'est La La Land !

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Pour finir sur une bonne note...

Je vous suggère de parcourir les partitions de Pascale, Dasola et Tina.

lundi 19 juin 2017

Fondus au noir

C'est entendu: l'humour est une arme des plus difficiles à manier. Aujourd'hui, je vais considérer avec vous la question de la parodie. Quelque chose me dit qu'en fait, elle est encore plus "casse-gueule". Qui s'y adonne s'expose au ridicule... ou peut être accusé de plagiat ! Toutefois, Les cadavres ne portent pas de costard vaut le détour...

Un simili-film noir...
On dirait d'abord qu'on a affaire à un standard du film de gangsters hollywoodien. D'ailleurs, Bogart ne tarde pas à faire une apparition soudaine au détour d'un plan, pour tenir un (petit) rôle secondaire. L'histoire, elle, peut vous paraître simpliste: Rigby Readon, un privé doté d'un chapeau feutre, est contacté par Juliet Forrest, une femme évidemment fatale, pour retrouver son père disparu dans un accident de voiture. La belle pense plutôt que son géniteur a été assassiné. C'était un grand scientifique et un spécialiste notoire... du fromage ! 

Une avalanche de stars...
Son titre improbable et son pitch seraient sûrement un peu too much si le film ne profitait pas de cette aubaine pour pousser le bouchon encore plus loin. Je viens d'évoquer Bogart: il n'est que l'une des premières des légendes visibles à l'écran. En fait, le film est monté selon le principe d'une alternance de séquences: au milieu des images tournées dans les années 80, on en a mis d'autres tirées de classiques des années 40 ! Les acteurs d'aujourd'hui donnent la réplique à ceux d'hier... et ça fonctionne bien. Ce méli-mélo est même très amusant. 

Un régal pour cinéphiles...
Mais pas que ! S'il est plutôt gratifiant (et drôle) de reconnaître quelques-uns des visages les plus connus, l'histoire elle-même s'avère assez sympa pour qu'on passe un bon moment de toute façon. L'humour potache de l'ensemble m'a bien plu. Seuls les esthètes regretteront peut-être un étalonnage un peu aléatoire et, du fait évidemment de l'ancienneté de certaines scènes, un noir et blanc manquant parfois d'uniformité. Soyez-en sûrs: c'est une broutille ! Ouais... très vite, je veux croire que vous n'y prêterez plus attention.

Les cadavres ne portent pas de costard
Film américain de Carl Reiner (1982)

Penser que le film a déjà 35 ans, c'est la grosse cerise sur le gâteau ! Comme quoi, le bon cinéma n'est JAMAIS lié à une question d'âge. Incontestablement, cette bizarrerie made in Hollywood en rappelle une autre, française et (un peu) plus récente: La classe américaine. Si vous hésitez entre l'une et l'autre, eh bien... voyez donc les deux ! Lily la tigresse (Woody Allen / 1966) est, paraît-il, du même acabit...

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J'avance encore dans le Movie Challenge...
Je complète l'objectif n°24: "Un film recommandé par quelqu'un". Spéciale dédicace, du coup, à mon ami Philippe, qui l'a revu avec moi.

Bon, allez, vous ne partirez pas sans un lien...
Le film fait également l'objet d'un commentaire sur "L'oeil sur l'écran".

Ah ! Une dernière petite chose...

Je suis preneur de votre avis sur mes chroniques en paragraphes. Promis: le format classique revient mercredi, pour fêter la musique !

dimanche 18 juin 2017

Phelps, Hunt et consorts

Vous l'aurez peut-être noté: parmi les séries des années 60 évoquées ici même il y a huit jours, j'ai fait quelques impasses importantes. C'est que j'avais bien l'intention déjà de parler de l'adaptation cinéma de l'une des plus célèbres: ce n'est que récemment que j'ai découvert le tout premier des Mission impossible conçus pour le grand écran...

Un refrain connu ?
N'étant pas un habitué du feuilleton, je suis parti dans cette histoire sans a priori véritable. Je voyais vaguement l'allumette du générique, j'avais la musique de Lalo Schifrin dans les oreilles... et j'avais gardé en tête la fameuse phrase: "Votre mission, si vous l'acceptez...". Évidemment, je savais aussi qu'il serait question d'espionnage. L'unique vraie question demeurait: un programme d'abord imaginé pour la télé serait-il aisément transposable dans un format plus long ? Désolé, les ami(e)s: ce Mission impossible ne m'en a pas convaincu. Je suis même franchement embêté: j'ai très vite oublié les ressorts de l'intrigue. Disons que le scénario m'a paru assez convenu, en fait...

Un plaisir malgré tout ?
Bon, allez, d'accord... mon côté boulimique de cinéma me laisse sauver l'honneur en vous disant que je suis content d'avoir commencé la série par le début. Du coup, je n'exclus pas tout à fait de voir d'autres épisodes dans un avenir encore indéterminé. Je remarque d'ailleurs que Tom Cruise, lui, est resté fidèle à la franchise et sera donc du sixième (!) opus, prévu pour une sortie l'année prochaine. Remonter aux sources avec lui était assez amusant, dans la mesure où, au départ, il avait certes John Voight comme partenaire de jeu privilégié, mais aussi des Frenchies: Emmanuelle Béart et Jean Reno ! Quelque 4,1 millions d'aficionados ont suivi dans les salles françaises.

Mission impossible
Film américain de Brian De Palma (1996)

Il est inutile désormais de revenir vers James Bond: ce bon vieux 007 m'est apparu un peu rouillé, ces derniers temps, et je ne suis pas sûr qu'il parvienne à relever le gant, même après le correct Skyfall. Finalement, pour de l'espionnage énergique, je considère préférable d'en appeler à Jason Bourne (cf. La mémoire dans la peau / 2002). Cela dit, je suis curieux de vos éventuelles propositions alternatives.

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Pour conclure, un point sur le Movie Challenge...

Je viens juste de valider l'objectif n°1: "Un film tiré d'une série".

samedi 17 juin 2017

Déchéance(s)

Record battu ! Le film dont je souhaiterais brièvement vous parler aujourd'hui deviendra également le plus ancien long-métrage parlant évoqué sur Mille et une bobines. J'ai saisi La chienne sur Arte + 7. Jean Renoir derrière la caméra et Michel Simon devant: j'avais pensé que ce (vieux) classique pourrait me plaire. Et cela a pu se vérifier...

Une histoire de son temps...
L'animal que le titre annonce n'en est pas un: c'est une jeune femme qui est désignée par ce qualificatif vulgaire, ce qui donne une idée honnête de sa vertu. Lucienne Pelletier n'a cependant rien demandé au pauvre bougre qui croise son chemin, un certain Maurice Legrand, peintre raté et vague coureur de jupons à ses heures perdues. Utopique, le drôle s'imagine qu'après qu'il lui est venu en aide, la belle va lui céder... pensez donc ! Miss Lulu a un autre homme, aux allures de maquereau. Vous pouvez deviner ce qui va suivre, probablement...

Une morale implacable ?
Ce n'est pas certain. Introduit par un spectacle de Guignol, le film ménage quelques étonnants rebondissements et, dans le même élan de la fatalité, dit combien il peut être facile aux hommes de déchoir. Pourtant, il ne m'a pas semblé manichéen, le comportement de l'une et des autres n'étant jamais véritablement tout blanc ou tout noir. Serait-ce d'une forme d'ironie dont le scénario témoigne ? Peut-être. Puisqu'il est question de prostitution, notons que l'audacieux Renoir évoquait "un métier comme un autre" (je cite). C'est assez moderne !

Un acteur à son meilleur !
Au sujet de son comédien, le bon maître Jean affirmait sa certitude que son film l'accompagnerait vers les sommets de son talent. Impossible de prétendre le contraire: Michel Simon est excellent. L'infortunée Janie Marèse, décédée dans un accident de la route survenu aussitôt après le tournage, lui donne une réplique honorable. Mention aussi pour le loulou de service, Georges Flamant, voyou convaincant enrôlé par la vedette du plateau. Le jeu gentiment rétro de tout ce beau monde n'aura pas nui à mon plaisir, bien au contraire.

La chienne
Film français de Jean Renoir (1931)

Qu'on ne me parle pas de poussière: j'ai ces pépites d'un autre temps. Dans mes lectures liées au cinéma, je vois souvent Jean Renoir comparé (et opposé) à Marcel Carné. Pour retrouver le Paris populaire d'avant-guerre, ce dernier me paraît toutefois incontournable ! Aujourd'hui encore, je suis pleinement enchanté par Le jour se lève. On peut certes préférer Hollywood et, à l'époque, New York-Miami...

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Si vous voulez bien me suivre ailleurs...

Je vous oriente à présent vers un blog-référence: "L'oeil sur l'écran".

jeudi 15 juin 2017

Une perle noire

C'est devenu la loi des 15 du mois: je donne aujourd'hui carte blanche à mon amie Joss pour une nouvelle chronique. Parce qu'elle a fait long, je vais faire court et vous dire simplement qu'elle vous parle aujourd'hui d'un film multi-oscarisé: Dans la chaleur de la nuit. Précision: Joss est, elle aussi, très à l'écoute de vos commentaires...

Dans le genre polar moite, une pépite à l'état pur. Ou plutôt une perle noire et un rubis, les deux conjugués (on verra pourquoi). Bref, une merveille de cinquante ans ! Sidney Poitier, héros du film, vient d'ailleurs tout juste de fêter ses 90 ans (Rod Steiger, lui, est décédé en 2002 à l’âge de 77 ans). Histoire de noter que Sidney Poitier est incroyable: sur ses photos récentes, du haut de son mètre quatre vingt-dix, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il en impose encore sacrément ! Bref, si vous n'avez jamais vu ce film… offrez-vous le ! Car il ne déparera pas au rayon premier choix de votre vidéothèque.

Virgil Tibbs, officier noir de Philadelphie, vient de rendre visite à sa mère dans le sud des États-Unis. En correspondance sur le quai d'une petite ville déserte du Mississipi, il est accusé du meurtre crapuleux d'un homme d'affaires influent. En première intention et jusqu'à une partie très avancée du film, avec d'incroyables revirements. Ce film désigne avant tout la lutte des noirs pour leurs droits civiques. Terrifiante Amérique du sud profond. Prête au pire du pire pour ne pas céder un pouce. L'enquête est confiée en haut lieu à Virgil Tibbs.

Le film débute et s'achève sur le train qui conduit, puis éloigne le policier noir de cette petite ville de Sparta. L'entrée en matière (sur une sublime chanson de Quincy Jones interprétée par Ray Charles) donne le ton esthétique du long-métrage: une locomotive supra-moderne sur laquelle les spots de la gare et ses propres lumières dessinent une croix rouge et or. Arrivée magistrale. Peut-être comme la croix portée par l'homme noir dont on ignore encore tout, jusqu'à la couleur de peau. On descend son bagage sur le quai désert, bas de costume élégant, le train repart et l'aventure est lancée. L’affiche « Bienvenue dans le Mississippi » nous alerte comme un parfum sur la dérision de la situation. On ne sait pas encore à quel point.

Pendant que Virgil Tibbs attend patiemment sa correspondance, on a droit à la peinture d'une ville accablée, tant par la chaleur que par la déchéance, la misère morale. La nuit livre progressivement la quinzaine de personnages très ciblés incluant les policiers du cru, totalement abêtis, puis le tenancier du bar au regard de folie, la femme exhibitionniste derrière sa fenêtre… L'un après l'autre, les voilà cernés par la caméra, caressés dans leur quotidien nocturne pour mieux les saisir. Et après la nuit, vient le jour: avec le maire d'apparence si inoffensive, les jeunes adultes meurtriers, le frère qui veille sur sa sœur, le patron des champs de coton épris d'horticulture (sans poésie)… Comportements individuels, inter-relations, tout cela au fil d'une galerie de portraits particuliers, sans fausse note. Au point peut-être de paraître trop léchée, risquant la caricature, là où d’aucuns - comme moi - n’y verront que grand art !

Mandaté pour reprendre l'enquête en cours ("Vous êtes le numéro un de la brigade des homicides ?"), Virgil Tibbs se trouve confronté à d'extrêmes difficultés, multiples et variées, immanquablement générées par le racisme. Le premier obstacle, c'est le shériff de la ville (Gillespie, joué par le très bon Rod Steiger). Le temps presse et tous deux lient finalement leurs efforts par obligation, course effrénée autant que désespérée qui débouchera sur un résultat inattendu. Alors que la population blanche tout entière crache son hostilité à travers les insultes, moqueries, mépris, indifférence, silence dans la non-assistance, émerge la présence chaleureuse du garagiste et de sa famille: ils sont noirs ! Et également la position non-raciste de l'épouse de la victime, dont on apprend que le mari prévoyait justement l’emploi… de milliers de noirs ! En provenance du nord, ces deux-là venaient y installer une société : "Mais quelle sorte de gens êtes-vous donc ?", lance l’épouse au shériff. Car derrière l’interprétation magistrale de Sidney Poitier et de Rod Steiger, nous avons vu que le casting portait très haut le film de Norman Jewison. L’épouse Colbert (Lee Grant) y est vibrante de sincérité.

Dans cette marée de perversité et de haine, le duo Tibbs-Gillespie va faire son chemin. Malgré tout, pas de précipitation entre blanc et noir: quand on croit à la rédemption, la réalité nous reprend vite fait. Soirée prolongée au whisky chez le shériff, dont on sent qu'il tient désormais à protéger son brillant homologue, et l'humeur est à l'échange amical lorsque Bill Gillespie craint d'être pris en pitié par Virgil Tibbs. Sa vie solitaire et sans intérêt professionnel lui saute au cœur (jalousie ?). Revirement total, Virgil est mis à la porte avec violence alors que lui-même a évoqué son célibat. La vérité fait mal. Virgil a perçu une solitude douloureuse chez le shériff qui n'est pas encore en mesure de se défaire de sa mentalité esclavagiste à 100%. Mais il y a de l’espoir.

Sur un rythme lent et pesant magnifiquement opportun, où la tension colle à la chemise en permanence, le film nous laisse nous imprégner d'une densité psychologique, sociale, politique, d'une grande force. Sans lourdeur, sans choc visuel, sans contorsions ni dialogues inutiles. L'intensité est ailleurs. Les regards y sont un vecteur majeur. Quelques mots mémorables à l'instar de "Ils m’appellent M. Tibbs !" - crachés par Virgil - qui resteront célèbres, une pureté dans les éclairages et les effets (où la note rubis est presque toujours présente), une constante profondeur (comme celle de la nuit ou de la peau de Virgil), sauront nous entraîner très loin dans la dérive de la société américaine.

Au risque de vous faire douter du plaisir de voir ou revoir le film, j'ajouterais malgré tout une pointe de déception (une pointe !) dans le plan final. La descente du train des premières images n'aurait-elle pas mérité justement la force d’un parallèle dans la simple remontée de Virgil, accroché à la porte de son wagon ? Après le magnifique dernier échange entre les deux hommes, je me serais dispensée de l’avenir brillant et prometteur dessiné sous la forme d’un train futuriste lancé à toute allure. Et vous ?

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À partir de ce film sorti à la fin de la décennie soixante, Norman Jewison fera définitivement partie des artistes engagés au service de sujet sociaux et politiques forts. Le long-métrage donnera lieu à deux suites, l'une en 1970, Appelez-moi Monsieur Tibbs, l'autre en 1971, L'organisation. Sidney Poitier y reprendra le rôle de Virgil Tibbs... et le fera dans une série dérivée, à la télévision de 1988 à 1995.

Dans la chaleur de la nuit a obtenu cinq Oscars: meilleurs film, acteur (pour Rod Steiger), scénario adapté, montage et mixage de son, en 1968. Il s'agit d'ailleurs du premier film américain interdit aux moins de treize ans lors de sa sortie en salles à avoir obtenu l'Oscar du meilleur film. Aux Golden Globes du meilleur film dramatique, il a été récompensé meilleur scénario et meilleur acteur (pour Rod Steiger) dans un film dramatique en 1968. Il a également été consacrée meilleur scénario au Prix Edgar-Allan-Poe. Enfin, il fut sélectionné en 2002 par la National Film Registry.

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NB "martinesque": Joss est donc devenue assez fidèle au 15 du mois. Vous l'aviez lue en février, mars, avril, mai... et rebelote en juillet !

mercredi 14 juin 2017

Girl power

J'ai manqué plusieurs occasions, mais j'avais depuis un moment envie de découvrir le cinéma de Céline Sciamma. J'ai profité de son passage sur Arte pour me pencher sur Bande de filles, son troisième long. Aucun regret lié à ce choix: le film m'a plu, malgré un petit bémol. D'abord, ce constat: les filles de banlieue sont peu visibles au cinéma.

Un sujet en or ?
Je n'irai pas jusque là, mais j'ai trouvé ce choix de la réalisatrice ambitieux et assez courageux. Le fait que les quatre protagonistes principales du film aient la peau noire n'est pas anodin non plus. Céline Sciamma a quelque chose à dire et utilise des personnages atypiques, qu'elle pourrait bien avoir observés dans leur quotidien tant ils paraissent crédibles. Je reviens sur l'idée même de rareté. Vraiment, vous en avez vu beaucoup, des "blackettes", au cinéma ? Cerise sur le gâteau: elles sont incarnées par des actrices débutantes.

Une idée de l'émancipation...
Autour de son quatuor, Bande de filles rebat finalement les cartes d'un concept très classique: celui de la prise d'autonomie progressive d'un personnage donné - on en a vu d'autres. La manière de filmer cette Marieme, ado de banlieue en train de grandir, est aussi délicate que sensible. Pas sûr qu'un homme cinéaste aurait obtenu ce résultat. Sur ce point, je n'ai au fond qu'un regret: qu'après quatre "chapitres" de groupe, le film achève sa course sur la jeune femme restée seule. Pourquoi ? Je vous laisse le découvrir. La fiction rattrape la réalité...

Une forme particulièrement soignée...

La photo que j'ai choisie vient illustrer mon propos: le film sort du lot pour le soin accordé à la technique. Toute bleue, la scène d'anthologie est portée par l'énergie des filles et la musique de leur idole, Rihanna. Croyez-moi: c'est une vraie chance que la star de la pop ait accepté que sa chanson Diamonds soit utilisée, car la séquence qu'elle sublime en tire une force incroyable. Et tout est à l'avenant, sans fausse note. D'aucuns pourront regretter l'enchevêtrement de certains dialogues devenus, en conséquence, un peu difficiles à saisir. Bon, je chipote...

Bande de filles
Film français de Céline Sciamma (2014)

Bilan: depuis La haine de Mathieu Kassovitz, je ne suis pas persuadé que le cinéma ait tenu un discours si juste sur la vie en banlieue. Maintenant, je n'ai pas vu Divines, le brûlot de Houda Benyamina sorti l'année dernière, et me suis contenté de l'étrange Mercuriales en contrepoint. Si, de votre côté, vous avez envie d'aller plus loin autour du désoeuvrement féminin, je vous renverrai vers John from.

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Pas convaincus ? C'est votre droit...

Je vous signale d'ailleurs que Tina est d'un avis (très) différent.

mardi 13 juin 2017

Les perturbateurs

Aujourd'hui, et pour une petite semaine, je me suis décidé à adopter un nouveau format de chronique pour avancer un peu plus vite. L'idée est de présenter cinq films vus sur ma télé avant mon récent départ en vacances. Promis: je reviendrai au format "classique" par la suite. Bon... je vais attaquer ce mini-cycle avec une comédie: Les voisins...

Un casting de rêve...
C'est ce qui m'a donné envie de découvrir le film: il met en scène l'incroyable et (très) éphémère duo, Dan Aykroyd et John Belushi. Mort d'une overdose l'année suivante, le second nommé laissera une foule de fans éplorés derrière lui. Ici, à contre-emploi, il joue un Américain ordinaire perturbé par l'arrivée d'un couple à côté de chez lui. Madame n'hésite pas à lui faire du rentre-dedans, tandis que Monsieur, incarné par Dan Aykroyd, donc, paraît prêt à tout lui voler à chaque instant. Bientôt, sa femme et sa fille font ami-ami avec les nouveaux venus ! Rien n'est bien sérieux, là-dedans, mais c'est une matière première idéale pour John Belushi et son complice. Lequel parait plus inspiré... 

Un ton franchement décalé...
Soyez-en assurés: rien de ce qui se passe dans Les voisins n'arrive dans la "vraie vie". À moins que vous ayez déjà envoyé la décapotable d'un proche au fond d'un marais, vous risquez donc d'être surpris ! Quant au fait de rire, maintenant, c'est une toute autre histoire. Malheureusement, le film m'a arraché quelques sourires et étonné parfois par son incongruité, mais je n'ai en fait jamais ri aux éclats. Petite déception sur ce point: le ton décalé ci-dessus évoqué a montré ses limites au moment de stimuler durablement mes zygomatiques. Autant appuyer mon propos: je m'attendais à mieux. La pure comédie reste un art complexe et tout à fait subjectif: à vous de voir, donc...

Les voisins
Film américain de John G. Avildsen (1981)

Désolé de le dire ainsi, mais c'est un fait: Dan Aykroyd et John Belushi m'ont davantage convaincu dans The Blues Brothers... et sans doute aussi parce que cet autre film est objectivement meilleur. Maintenant, attention: la comparaison avec le grand long-métrage musical est peut-être injuste. Le duo d'acteurs a changé de registre ! Vous pourrez apprécier aussi ce qu'ils donnaient, séparés, dans 1941.

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À ne pas confondre...
Je reconnais que le risque est vraiment faible que vous tombiez dessus, mais au cas où: Les voisins est aussi le titre d'un téléfilm québécois, adaptation d'une pièce de Claude Meunier et Louis Saïa. L'histoire d'une soirée diapos perturbée... après une crise cardiaque. 

Un dernier mot sur le réalisateur...
Au moment des faits, âgé de 46 ans, le dénommé John G. Avildsen n'était pas un inconnu à Hollywood: il avait en effet reçu un Oscar quelques années auparavant pour son film le plus connu, Rocky ! Ensuite, en 1984, il entamera une autre trilogie: celle des Karaté Kid.

dimanche 11 juin 2017

Juste une famille

Il aura fallu attendre presque un an après sa présentation au Festival de Cannes, l'année passée, pour découvrir le film Après la tempête. J'avais entendu dire qu'il marquait un infléchissement dans la carrière du Japonais Hirokazu Kore-eda, ce qui a encore titillé ma curiosité envers ce cinéaste que j'aime bien (et auquel je tâche d'être fidèle)...

L'intrigue est assez simple: Ryôta, un romancier reconnu, est devenu détective privé pour payer ses dettes de jeu et la pension alimentaire qu'il doit à son ex-femme, Kyôko. Il maintient très vaguement un lien avec son jeune fils, Shingo, mais se montre alors assez maladroit. Parfois, quand il n'arrive plus à rien, il file chez Yoshiko, sa mère. Faussement hypocondriaque, la vieille dame le garderait volontiers auprès d'elle et lui fait (gentiment) la morale sur son mode de vie. Maintenant, si vous le pouvez, je vous invite à découvrir la suite ! J'avoue: j'ai mis un peu de temps à "entrer" dans Après la tempête. Fatigue et/ou effet secondaire de la VO ? Je l'ai d'abord trouvé bavard et pour tout dire un peu molasson. Il ne se passait pas grand-chose. C'est en fait très progressivement que je me suis laissé embarquer...

Une pointe d'exagération: je crois que tout cela ne raconte rien. Disons pour rester sobre que ça ne raconte rien d'important. Artisan des choses simples, Hirokazu Kore-eda s'intéresse à une famille ordinaire et laisse les situations se décanter par elles-mêmes. Doucement mais sûrement, c'est la vie que sa caméra attrape au vol. Dans ce qui devient alors un modèle de huis-clos, les personnages prennent de la consistance: on oublie d'autant mieux qu'ils sont fictifs que leurs visages nous sont étrangers et, à condition bien entendu d'apprécier ce style épuré, on finit par sentir arriver les émotions. Après la tempête n'aurait pas montré autre chose s'il s'était intéressé à une vraie famille. C'est ce regard presque naturaliste posé sur Ryôta et les siens qui rend la démarche si intime et, du coup, si touchante. Comme pour un bon thé, il suffisait finalement d'attendre que le film infuse. J'espère juste ne pas attendre un an avant la prochaine fois...

Après la tempête
Film japonais de Hirokazu Kore-eda (2016)

Je ne saurais trop vous inciter à faire un tour sur ma page consacrée au cinéma du monde (à droite) pour trouver d'autres longs-métrages nippons contemporains. Celui d'aujourd'hui est donc un bon cru. J'aime aussi voir des chefs d'oeuvre anciens pour avoir une approche historique. Rappel: Hirokazu Kore-eda est souvent cité comme le fils spirituel de Yasujiro Ozu (Voyage à Tokyo, Printemps tardif, etc...).

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D'autres avis sur le film ?

Vous en trouverez notamment chez Pascale, Dasola, Strum et Eeguab.

samedi 10 juin 2017

Retour aux séries

C'est avec plaisir que j'ai revu Les valeurs de la famille Addams. Comme d'habitude quand je "doublonne", je me suis dit qu'il fallait que j'écrive une chronique décalée. Christina Ricci a failli m'inspirer un texte sur les enfants stars, mais j'ai préféré revenir sur les séries des années 60 reprises au cinéma. Histoire de juger de leur qualité...

J'ai un très vague souvenir de Wild Wild West, l'adaptation cinéma des Mystères de l'Ouest (1965-1969). De la série d'origine, j'ai dû voir quelques épisodes, tout au plus. Je me rappelle que Barry Sonnenfeld avait misé sur une certaine originalité, avec un robot géant en forme d'araignée pour servir de monture au méchant. Il me semble également que le duo Will Smith / Kevin Kline ne sauvait pas le film. Je ne l'ai pas revu depuis sa sortie, en 1999, et je pense en rester là. Même si Salma Hayek et Kenneth Branagh complètent un bon casting.

Mon constat est identique pour Chapeau melon et bottes de cuir. Uma Thurman, Ralph Fiennes et Sean Connery ne me ramèneront pas vers ce long-métrage de l'inconnu Jeremiah S. Chechik (1998). Sincèrement, s'il fallait choisir, je crois que je préférerais découvrir la série, qui sera restée huit années à l'antenne, à partir de 1961 ! J'imagine qu'il a dû être bien difficile de travailler sur un scénario assez riche pour être fidèle à cette "légende". Les bonnes idées étirées n'accrochent pas toujours l'intérêt du spectateur, à mon avis.

En matière de bonne idée, je ne suis pas convaincu qu'on tienne quelque chose d'intéressant avec la version cinéma de Ma sorcière bien-aimée, portée par Nicole Kidman. C'était une véritable surprise pour moi de voir l'Australienne dans un tel film, sorti en 2005. J'imagine qu'il vaut mieux l'admirer ailleurs, quitte à retrouver également la série originelle et ses 254 épisodes diffusés entre 1964 et 1972. Le p'tit nez de Samantha m'a parfois amusé, mais je fais l'impasse sur sa réapparition récente, sans regret pour ma cinéphilie.

Un jour où j'aurai envie d'un film un peu vintage, je me laisserai tenter par Le fugitif, adaptation avec Harrison Ford de la série éponyme (1963-1967). Là encore, mes souvenirs sont très effacés. N'ayant jamais suivi le feuilleton, je partirai d'une nouvelle page blanche. Je retrouverai peut-être avec plaisir l'histoire de ce toubib suspecté d'avoir assassiné sa femme et qui fuit l'erreur judiciaire comme la peste. C'est moi ou ce type de films n'existe plus ? Il faut dire que celui-là a déjà près d'un quart de siècle. C'est passé si vite !

Si on considère maintenant la saga Star Trek, la première chose notable est que la série (1966-1969) a connu de multiples adaptations grâce au septième art - oui, ça fait treize en tout, si j'ai bien compté. Les amateurs d'hier ont passé le flambeau: le tout dernier opus date de l'an dernier et est dédié à la mémoire de Leonard Nimoy, célébré dans le monde entier pour avoir été le premier à arborer les oreilles pointues de l'emblématique commandant Spock. J'ai eu des échos contrastés sur les films récents et, pour tout dire, je n'en ai vu aucun.

Je suis (un peu) plus attiré vers un film comme The green hornet. Relecture de la série Le frelon vert, avec Bruce Lee dans l'un des rôles principaux, je pense que j'accepterai mieux son petit côté potache. J'ajoute d'ailleurs qu'avec Michel Gondry réalisateur, le long-métrage aura mis quelques atouts de son côté. Sachant que la série originelle n'a duré que deux ans, le cahier des charges est sûrement plus léger. Bref, même cinquantenaire, l'histoire a pu être dignement recyclée. Pour moi, c'est vraiment simple: les bon pop corn movies s'assument.

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Au final, le bilan est peu flatteur...

Oui... c'est un fait établi que je continuerai de préférer les scénarios originaux et les personnages éphémères - et donc le cinéma à la télé. Je reste toutefois preneur de vos bons conseils en matière de séries d'hier ou d'aujourd'hui, revues - et corrigées ? - sur les écrans géants.